L’influence des troubadours sur les pays du sud de l’Europe, et particulièrement en Italie du Nord aux XIIème, XIIIème et XIVème siècles

Très rapidement dans l’histoire de la poésie européenne, la poésie provençale a commencé à voyager en Italie. Les troubadours franchirent les Alpes et répandirent leurs chansons dans les cours de Montferrat, d’Este, de Vérone et de Malaspina[1]. Par ailleurs, la proximité géographique entre les villes côtières d’Italie et le midi de la France, unis par des traités de commerce et d’amitié, et le grand nombre de similitudes linguistiques entre la langue des troubadours et les dialectes italiens ont permis une grande circulation de la poésie provençale dans les villes du nord de l’Italie[2].

Les régions d’Italie et de France entretenaient des relations de proximité culturelle comme nous le rappelle Eugène Baret dans son ouvrage sur l’influence des troubadours sur la littérature du Midi : « Au douzième siècle, la vicomté de Savoie, qui relevait des comtes de Provence, gravite, ainsi que le Montferrat, la seigneurie de Lunigiane, Este Mantoue, Vérone, dans la sphère d’attraction dont Aix est le centre »[3].

Dans cette Italie encore organisée autour d’un modèle de petites cours féodales mêlées à des républiques naissantes et dans lesquelles on ne distingue pas encore clairement ni langue ni nationalité italienne[4], l’inclinaison des petits princes  pour la poésie provençale a favorisé l’arrivée importante de poètes provençaux et ainsi contribué à la circulation de la poésie des troubadours dans cette région.

Cela favorisa la création de « foyers » poétiques dont les plus importants furent ceux de Gènes et Venise. Des troubadours tels que Bernard de Ventadour, Cadenet ou Pierre Vidal apportent dans ces cours des leçons et des exemples de l’art nouveau qu’ont vu apparaitre l’Aquitaine et la Provence[5], l’influence de ces poètes est telle que le terme générique pour désigner les poètes devient alors « Bernard de Ventadour »[6]. Ils introduisent avec eux les idées et les usages de la chevalerie et de la galanterie ; et bientôt, partout en Italie du nord, on s’empresse d’adopter le genre de vie des princes de Provence[7].

Un premier foyer de récupération de la poésie des troubadours naquit de ces échanges à la cour du Marquis de Montferrat dans le nord de l’Italie. Pierre Vidal s’y trouvait déjà en 1195 et même si lui ne restera pas longtemps en Italie, d’autres comme Raimbaut de Vaquières, y passèrent presque toute leur vie[8].

Dans les cours d’Italie, l’amour courtois était déjà présent et similaire à celui des sociétés méridionales.

La conception de l’amour courtois est la même […] dans cette société que dans la société méridionale. L’amant est un être craintif qui sait que la discrétion et la retenue sont des règles essentielles du code d’amour. La dame que le poète prend pour confidente reconnait les préceptes du même code ; mais elle encourage et réconforte l’amant timide en lui rappelant que l’amour parfait est un honneur, qu’il n’y a pas de faiblesse, et que la personne aimée, en tiendra l’auteur pour un parfait galant homme[9].

Ainsi, la proximité linguistique et culturelle va permettre à Raimbaut de Vaquières de déployer ses qualités de troubadours en Italie et contribuer à ancrer l’influence provençale dans la culture italienne.

Il va d’ailleurs s’enamourer d’une jeune femme nommée Béatrice, la sœur du marquis de Montferrat, et écrire pour elle une série de poèmes dont une flatterie imaginée sous la forme d’une guerre, une guerre de toutes les jolies et jeunes femmes d’Italie contre Béatrice et racontée en chansons sous la forme d’une petite Iliade[10]. Par la suite, il produisit encore toutes sortes de poèmes comme le descort ou désaccord ou l’élégie dans le contexte des croisades qui l’emmenèrent loin de Béatrice[11].

Il mourut au côté du Marquis dans une embuscade durant la croisade vers l’année 1207[12]. Raimbaut de Vaquières est sans doute le troubadour le plus brillant qui se soit jamais installé en Italie bien qu’il faille encore mentionner d’autres d’entre eux comme Aimeric de Péguillan à la cour de Frédéric II ou Guillem Figueira qui résidèrent en Italie.

On voit donc dans le Nord de l’Italie se développer un foyer très important de récupération de la pensée et de la culture provençale tant dans ses formes que dans ses thèmes, si bien qu’un grand nombre de poètes italiens abandonnèrent le toscan pour ne plus travailler la poésie qu’avec la langue provençale. Nous pouvons d’emblée en citer quelques auteurs comme Albert Marquis de Malaspina, Lanfranc Cigale et Boniface Calvo[13] dont Mr Baret nous dit que « La Provence est pour eux une patrie d’adoption, la patrie de leur imagination et de leurs rêves, le pays de leur sympathies »[14]. « L’harmonie des vers, l’éclat des images poétiques, la finesse du sentiment, les caprices de la passion, tout ce qui fait enfin le caractère des chants du Troubadour, tout cela était trop dans le goût des Italiens et convenait trop à la mobilité de leur imagination, pour qu’ils y restassent insensibles[15] ».

Le plus célèbre des troubadours italiens est le mantouan Sordel, rendu immortel par Dante dans sa Divine Comédie. Il naquit à Mantoue au début du XIIIème siècle mais sa vie agitée et les scandales qui jalonneront sa route le forceront à quitter l’Italie pour voyager en Provence, en Espagne et au Portugal[16]. Il ne reviendra en Italie que des années plus tard, vieilli et transformé, dans le contexte de l’expédition de Charles d’Anjou contre la Sicile.

Il mourut aux alentours de 1269 en prison. Il avait été incarcéré à la suite d’une altercation avec Charles d’Anjou qui lui valut la prison. Il entretint avec ce dernier des relations compliquées qui lui valurent des donations à certains moments et la prison à d’autres.  Compte tenu de sa pauvre originalité dans le domaine de la poésie d’amour, sa principale contribution à l’influence provençale sur la poésie italienne réside dans le très grand nombre de sirventes qu’il écrivit dans les domaines politiques et moraux et ses chansons[17].  Cependant, comme nous l’avons mentionné plus haut, s’il apparut comme un écrivain classique aux yeux de ses contemporains, Dante va l’immortaliser dans la Divine comédie.

Pour résumer ces premiers éléments, nous pouvons dire que la poésie avant le XIIIème siècle en Italie n’a pas de caractéristiques propres si ce n’est la langue toscane, pour ceux qui continuent de l’utiliser, le reste est pris aux troubadours provençaux comme en témoigne un historien d’époque : «  Le contenu de la poésie provençale passe dans une autre langue, sans changer ; seulement il s’affaiblit »[18].

Tout ceci ne constitue en vérité qu’une première période du développement des esprits car cette influence provençale va traverser le XIIIème siècle et se prolonger au XIVème. En effet, après les troubadours italiens écrivant en provençal que rien ne distingue des troubadours français, on voit tantôt apparaitre et se développer un autre foyer de poésie dans une région distincte du nord de l’Italie : l’école sicilienne. Les poètes de l’école sicilienne écrivent en italien et selon des formes créées par la poésie chevaleresque et conformément à la philosophie amoureuse des troubadours. C’est la cour de Frédéric II à Palerme qui sera le centre de cette école sicilienne[19].

Rapidement, cette école va connaitre une émulsion intellectuelle. Avec le progrès des esprits, une originalité sicilienne commence à se faire sentir.

On peut saisir plus de finesse dans le sentiment, plus de délicatesse dans les comparaisons, et surtout un enchainement plus rigoureux des pensées, une déduction mieux suivie. Il y a plus de méthode chez ces poètes qu’on n’en trouve d’ordinaire dans les écrits des chanteurs de la Provence »[20].

D’autre part, la langue italienne commence à trouver ses lettres de noblesse au moment où des foyers issus de la philosophie des lumières font leur apparition comme à Bologne ou à Padoue. A ce moment, la langue italienne prend une physionomie propre et on voit apparaitre des maîtres tels que Dante, Brunetto Latini ou Guittone d’Arezzo. Ainsi, comme nous écrivait Charles Antoine Gidel

Malgré toute sa saveur, le provençal dû céder la place à une langue nouvelle, dont les premiers commencements furent l’aurore d’une littérature glorieuse. Des nombreux dialectes rustiques répandus dans l’Italie tant à la droite qu’à la gauche de l’Apennin, des hommes plus polis, d’un goût plus relevé, se sont créés à eux-mêmes une langue épurée qui prend le nom de langage de cour[21].

L’école est encore sous la coupole culturelle provençale mais se révèle d’une brillante ingéniosité et philosophiquement élevée grâce aux progrès des lumières[22]. Cette gloire de la poésie sicilienne ne sera malheureusement que de courte durée car elle pâlit et déchut avec les malheurs qui suivirent le règne de Frédéric II et celui de Mainfroi[23].

Cette influence des troubadours sur les artistes italiens se trouve particulièrement marquée chez deux auteurs : Dante Alighieri et Pétrarque. Nous allons tenter dans les deux parties qui vont suivre de montrer succinctement la manière dont la culture provençale a pu influencer la forme et le fond des œuvres de ces deux grands artistes italiens.

  • Influence des troubadours sur l’œuvre de Dante Alighieri, XIIIème – XIVème

« Tous ces poètes provençaux, italiens, ont une gloire plus grande, c’est d’avoir formé Dante. C’est d’eux, en effet, qu’il apprit à façonner, à tourner un vers ; Il ne faut pas qu’ils réclament d’avantage[24] »

Dante, lui aussi, a été influencé par la poésie des troubadours, pas tellement dans la Divine Comédie dont « le sujet ne se prêtait pas à l’imitation des troubadours »[25] – bien que nous verrons un passage du purgatoire où cette influence se fait quand même sentir – mais plutôt dans la Vita nuova dans lequel se retrouvaient compilés un certain nombre de poésies lyriques, chansons ou sonnets dans la lignée de l’école de Bologne, elle-même inspirée en grande partie de la poésie provençale[26]. Ainsi, Baret nous dit encore : « C’est pour moi un sujet d’étonnement toujours nouveau de voir à quel point l’imagination d’un homme tel que Dante a été frappée des productions de quelques-uns de ces troubadours […], à quel point sa réflexion en est préoccupée, quel commerce assidu ce grand esprit entretenait avec leurs vers »[27].

Dante va longuement réfléchir à la poésie provençale et au moment d’écrire le De vulgari eloquio, un ouvrage scientifique en latin, il va s’appuyer sur la poésie des troubadours pour les questions de versification et de style, au même titre que celle des poètes latins. On voit ainsi la place estimable qu’occupaient les poètes provençaux, placés par Dante sur un pied d’égalité avec les grands poètes latins.

C’est encore dans cette œuvre qu’il fera l’éloge des poètes provençaux en « indiquant à quels sujets il convient d’employer les formes nobles et privilégiées de cette langue qu’il appelle illustre, aulique, cardinale, langue des palais et des cours, (il) signale comme modèles les chants de guerre de Bertrand de Born, les chants d’amour d’Arnaud Daniel, et les louanges de la vertu de Giraud de Borneilh[28] ».

Par ailleurs, l’influence des troubadours se trouve marquée dans un passage de la Divine comédie, dans le vingt-sixième champ du Purgatoire, Dante y donne à voir, « confondus en un seul groupe, les poëtes [sic] italiens et provençaux, expiant dans une atmosphère de flamme les ardeurs profanes de l’amour »[29]. Dans l’extrait en question, Dante fait l’éloge d’Arnaud Daniel, un troubadour aquitain qu’il décrit en ces termes par le personnage de Guido Guinicelli « Celui que voici fut meilleur ouvrier que moi en son idiome maternel. Dans les chants d’amour, dans les proses de romans, il surpassa tous les autres, et il laisse dire les sots, qui donnent la palme au troubadours du Limousin »[30]. Quand Dante s’approche alors pour aller lui adresser la parole, Arnaud répond dans sa langue maternelle, le provençal :

Tan m’abelhis vostre cortes deman,

Qu’ieu no m’puesc ni m’voill a vos cobrire.

Leu sui Arnault que plor e vai chantan :

Consiros vie la passada folor,

E vei jauzen lo joi qu’esper denan.

Ara us prec aquella valor,

Que us guia al som sems freich e sens calina,

Sovenha us a temprar ma dolor.

Poi s’ascosenel fuoco que gli affina

 

Tant me plait votre courtoise demande,

Que je ne puis ni ne veux me sceller à vous

Je suis Arnault qui pleure et vais chantant :

Je vois, chagrin, la folie passée ;

Mais je vois, joyeux, le bonheur que j’espère dans l’avenir.

Maintenant, je vous prie, par cette vertu qui vous guide, sans froid et sans chaleur,

Jusqu’au sommet (du mont), qu’il vous souvienne d’adoucir ma douleur.

 

(Dante Alighieri, La Divine Comédie, Le purgatoire, chant XXVI)

L’emploi du provençal dans cet extrait montre bien la maitrise et l’intérêt du Provençal de Dante. « Par cet emploi du pur provençal, Dante ne pouvait marquer d’une façon plus originale et plus claire combien lui était familière la langue des troubadours. On ne saurait demander une preuve plus forte de l’influence de ces poésies, ni pour les troubadours un plus bel éloge[31] ».

Il doit aussi à un troubadour lombard l’allégorie de l’aigle pour représenter l’empire romain par lequel il suit le vol de l’oiseau de victoire en victoire.

Finalement, c’est toute la pensée génératrice de La Divine Comédie qui est basée sur la conception chevaleresque de l’amour – qui constitue le  caractère le plus général de la poésie des troubadours – dont le point fondamental était « le dogme de la supériorité morale de la femme, la croyance que l’amour spiritualiste est la source la plus abondante, la plus profonde, et même l’unique source de l’inspiration poétique, aussi bien que le principe absolu de toute vertu et de toute gloire »[32].

En effet, la Divine Comédie est basée sur un amour enthousiaste et chevaleresque issu de la pensée provençale dans lequel Béatrix joue, auprès de Dante, le rôle de la femme du chevalier. Même si Dante n’a pas eu à se servir d’une épée, c’est l’amour qu’il a pour Bétrix qui maintient l’âme de Dante dans un « haut état[33] » et a « inspiré l’enthousiasme qui a dicté ses plus beaux vers[34] ». Ainsi nous dit Baret : « Tant que Béatrix a été l’objet de ses pensées, Dante n’a fait que de nobles choses ; c’est lorsqu’il s’en est détourné pour adorer des objets moins parfaits que le poète est tombé dans cette vie obscure et vulgaire qu’il désigne, au début de la Divine comédie, sous l’emblème de la forêt sauvage[35] ».

  • Influence des troubadours sur l’œuvre de Francesco Pétrarque (XIVème siècle)

Pétrarque naquit en 1304 dans la ville d’Arezzo, c’est dans cette région qu’il passera les premières années de sa vie. A sept ans, il est conduit par son père, un notaire florentin, à Pise où il reçoit ses premières leçons. Par la suite, chassés  après la défaite des Guelfes blancs, son père et lui rejoignent Avignon, dans cette cour nouvelle où tous les Italiens attachés au Pape ou par dévouement accouraient[36] et s’y installèrent durablement.

Or, à cette époque, Avignon est l’un des plus beaux et des plus dynamiques sites du Midi. La ville avait été offerte à la papauté et Clément V, qui avait perdu le contrôle de Rome, déplaça dans cette ville le siège du pouvoir pontifical. Par ailleurs, la ville était un des foyers principaux de la poésie des troubadours, les villes d’Orange et de Vaqueiras, n’en sont pas éloignées.

Son père détecte rapidement en Pétrarque des dispositions pour l’étude et l’envoie chez un Italien, transfuge de son pays, qui enseignait à Carpentras[37]. Plus tard, à quatorze ans son père l’envoie à Montpellier pour parfaire ses connaissances. Cependant, une fois sur place et séduit par le modèle d’Hugues de Saint-Cyr, il s’éprend de poésie, étudie Virgile, Horace et s’écarte de la voie tracée à l’avance par son père qui consistait à le faire étudier le droit[38].

Mais ce goût des lettres n’était pas pour plaire à son père qui le força à quitter la ville pour rejoindre l’université de Bologne. Cependant, le poète, séduit par cette culture du Midi, revint à Avignon dès l’annonce de la mort de son père qui lui rendait sa liberté.

A Avignon, il trouve encore vivant, malgré l’invasion des Italiens et de la langue toscane[39], les souvenirs de l’ancienne poésie des troubadours et se mêle alors à cette « culture délicate et chevaleresque volontairement soumise à l’empire de la grâce et de la beauté[40] ». Il ne s’arrête pas définitivement à Avignon et continue sa route vers Toulouse lors d’un voyage, avec Jacques Colonne, frère du Cardinal Jean, qu’il avait rencontré durant ses études à Bologne. A Toulouse, l’attrait de la culture des troubadours continue de grandir en lui. Il exprimera d’ailleurs cette admiration et ses souvenirs dans le IVè chant du Triomphe de l’Amour[41] dans lequel, après l‘énumération de ses poètes latins et italiens préférés, il fait une place belle à l’éloge d’auteurs provençaux en ces termes :

A leur suite, marchait une troupe d’étrangers qui écrivent en langue vulgaire ; le premier entre tous, Arnaud Daniel, grand maître d’amour, dont le style élégant et poli fait encore honneur au pays qui l’a vu naître ; avec lui marchaient aussi l’un et l’autre Pierre, si tendres aux coups de l’amour ; et le moins fameux Aranud, et tous ceux que l’amour ne put soumettre qu’après de longs efforts, c’est des deux Rambaud que je parle, qui tous deux chantèrent Béatrix de Montferrat ; et le vieux Pierre d’Auvergne avec Giraud ; Folquet, dont le nom fait la gloire de Marseille, et qui a frustré Gênes de cet honneur, […] et mille autres encore qui ne cessèrent de manier la lyre, le glaive et la lance ; dont la tête fut toujours couverte du casque et le bras chargé du bouclier[42].

« Sera-t-il dès lors étonnant de trouver çà et là dispersés, fondus dans les Sonnets, mille réminiscences du provençal, une foule de tours, d’expressions et d’images, qui font qu’en passant de la lecture de Pétrarque à celle des troubadours, on croit à peine avoir changé d’auteurs[43] »

Pétrarque s’est effectivement « fondu dans le décor culturel », il s’est approprié les idées et les sentiments des troubadours et leur a repris le thème de l’amour « considéré comme principe de tout mérite et de toute vertu[44] ». Il n’a jamais laissé de place à une quelconque autre inspiration de culture française, il rejette les grandes sciences qu’on dispense à Paris et ne se nourrit que de la lecture des trouvères et enrichit sa langue par la lecture des fabliaux. « Pétrarque semble craindre de rien prendre à cette littérature. Il réserve son admiration pour les troubadours[45] ».

Comme les troubadours, Pétrarque pleure et souffre d’un amour trop violent mais bénit ses souffrances et savoure son martyre puisqu’ils sont le fruit d’un amour vertueux.

On peut ainsi lire chez Pétrarque :

« Je nourris mon cœur de soupirs, et il ne demande rien de plus ; je vis de larmes, je suis fait pour pleurer ; je n’en éprouve cependant aucune douleur ; en cette condition, les pleurs sont plus doux qu’on ne saurait le croire[46] ».

Faisant écho à un poème de Bernard de Ventadour :

«  Cet amour, en me frappant au cœur, y fait naitre un si doux plaisir que cent fois par jour je meurs de douleur, et cent fois par jour la joie ma rappelle à la vie ; ce mal est de si douce nature qu’il vaut mieux que tout autre bien[47] »

L’influence est aussi manifeste à travers la reprise de détails ou l’imitation de formules. Ainsi reprend-il à Folquet de Marseille la comparaison entre l’amant et le papillon séduits l’un par le regard doux de la dame et l’autre par la clarté du feu et qui les poussent tous les deux à se sacrifier ; ou encore le thème du miroir comme rival du poète[48] :

« Mon adversaire, dans lequel vous aviez coutume de voir vos yeux, que le Ciel et l’amour honorent, vous enchante par des beautés qui ne sont pas les siennes ; beautés plus suaves, plus brillantes qu’il ne convient à une mortelle. Par son conseil ! Vous m’avez chassé hors de son doux asile, exil malheureux ! »

(Pétrarque, Sonnet 37)

On peut une nouvelle fois rapprocher cet extrait d’un autre de Bernard de Ventadour[49] :

« Il a fait plus que me donner la mort, celui qui inventa les miroirs. En effet, quand j’y réfléchis bien, je n’ai pas d’adversaire plus dangereux ; depuis qu’elle se mire, quel connait son bel éclat, hélas ! Je ne saurais jouir de son amour »

Plus tard, Pétrarque reprendra encore à Bernard de Ventadour son image du poète pris à l’hameçon de la beauté de la dame[50] :

Bernard de Ventadour : « Comme le poisson qui se laisse prendre et ne s’aperçoit de son erreur que blessé par l’hameçon, ainsi je me laissai prendre à l’amour. »

Pétrarque : « Ainsi je pris l’amorce et l’hameçon » ou « Et mon cœur s’y prit comme le poisson à l’hameçon » (sonnet 219)

Il est indéniable que Pétrarque s’est nourri de la poésie des troubadours pour écrire ses propres poésies. Il s’est inspiré d’eux et en a repris les idées et les pensées[51].

Les différents exemples d’influence que nous venons de présenter sont issus des chants d’amour, donc du genre de la Canso. Cependant, le poète ne s’est pas arrêté là, et il va exploiter sa muse dans tous les genres comme la Canzone, le sirventes[52].

Il n’y a dès lors pas de doute sur l’influence qu’ont pu avoir les troubadours sur la poésie italienne des XIIIè et XIVè siècles. Nous avons constaté les reprises, les imitations et les influences exercées respectivement sur les deux auteurs italiens Dante Alighieri et Francesco Pétrarque et il ne fait pas de doute que ces deux brillants auteurs se soient placés volontairement dans la continuité culturelle et idéologique des auteurs provençaux. Ils leur ont repris leurs idées et les ont menées plus loin par un travail génial de forme et de fond qui, sans se vouloir novateur, cherchait à atteindre la perfection du genre.

  • Influence des troubadours sur l’Espagne et le Portugal XII – XIIIème siècles

Comme l’Italie, la péninsule ibérique fut de très bonne heure une terre hospitalière pour la culture poétique provençale. Dans les cours d’Aragon, de Léon, de Navarre et de Castille, des princes éclairés et cultivés supportent et récompensent le talent des artistes. Il n’en faudra pas plus pour que les poètes du Midi fassent le voyage en quête de gloire et de reconnaissance.

Par ailleurs, la proximité linguistique, plus étroite encore qu’avec l’Italie – la langue catalane n’est alors encore qu’une variété dialectique de l’occitan – va permettre de faciliter grandement les échanges entre la culture espagnole et provençale.

Les princes de Barcelone étaient devenus plus Français qu’Espagnols à cause des nécessités politiques, culturelles et économiques. En effet, leur champ d’action dans la péninsule était limité au Sud par les royaumes des maures et à l’Ouest par les tensions avec la Castille qui devinrent de plus en plus redoutables durant le XIIIème siècle. Par conséquent, à défaut de pouvoir s’étendre dans la péninsule, les catalans vont chercher à affermir leur autorité et leur pouvoir au Nord des Pyrénées[53].

Les relations étaient d’autant plus étroites que les princes d’Espagne avaient, directement ou indirectement, des possessions énormes dans le Midi de la France comme Montpellier ou la Provence et étaient suzerains de nombreux seigneurs méridionaux comme le vicomte de Béziers, les comtes de Foix et de Comminges, etc.[54]  De plus, certains chemins reliant la France à l’Espagne étaient extrêmement fréquentés – pour des raisons économiques et religieuses – comme la route de Saint Jacques de Compostelle –  et dynamisaient donc encore plus les échanges culturels[55].

En outre, l’inquisition était en train de changer le visage culturel de la France et elle ne voyait que d’un très mauvais œil ces artistes en langue vulgaire et païens de surcroit. Elle va donc favoriser et accélérer le processus de circulation des troubadours dans les différents pays alentours qui offraient alors une meilleure situation et un accueil plus chaleureux aux artistes provençaux[56].

La Catalogne est une des régions d’Espagne dont la littérature fut la plus marquée par l’influence provençale. On voit ainsi apparaitre dans la zone catalane une multitude de poètes qui écrivent en provençal – comme en Italie – et qui continueront de le faire jusqu’au XIVème siècle. C’est dans cette région que Jaime Ier d’Aragon et les générations qui suivront vont accueillir les artistes languedociens qui fuient alors l’inquisition ou le nouveau régime qui suit la croisade contre les albigeois dans le Midi.

Des troubadours comme Marcabru ou Cercamon voyageront jusque dans les cours espagnoles et s’y installeront de manière durable.  Les comtes de Barcelone, quant à eux, du jour où ils étaient devenus comtes de Provence – en 1112 – firent aussi le voyage à travers les Pyrénées. On peut donc imaginer que les premiers échanges entre troubadours et poètes espagnols remontent à fort loin[57].

Cependant, les documents manquent pour attester ces premiers échanges de manière certaine et ils ne commencent à se multiplier qu’à partir de la fin du XIIème siècle. Notamment ceux qui concernent les deux princes Alphonse II et Pierre II, qui ne restèrent d’ailleurs pas en Espagne mais traversèrent régulièrement les montagnes pour rendre visite à leurs troubadours favoris dans leurs propres domaines du bas-Languedoc. Les deux monarques se retrouvaient très bien dans les habitudes des troubadours et dans leur mode de vie de débauche et de plaisirs[58].

Au-delà de la simple présence des troubadours et des échanges culturels, une véritable influence de leur poésie a eu lieu sur les productions des poètes espagnols. Dans ce contexte, le premier élément à  citer est le fait qu’à cette époque, les Espagnols sont encore en pleine période de Reconquista, ils reprennent progressivement leurs terres sur les maures et la poésie des troubadours est alors très marquée par ces combats qui vont alimenter leur imagination chevaleresque. C’est pour cette raison qu’à la différence de l’Italie et du Portugal, c’est surtout la culture des romances qui va s’installer en Espagne et très peu celle de la poésie lyrique.

Jaime d’Aragon est un bon exemple pour témoigner de cette atmosphère de reconquête. Il était un monarque cultivé qui avait pour habitude de s’entourer de jongleurs et de troubadours mais il est surtout connu aujourd’hui pour son activité guerrière. Son nom est d’ailleurs passé à la postérité accompagné d’un surnom que lui ont valu ces nombreuses victoires sur les maures, Jaime Ier d’Aragon, Le Conquistador. Ainsi, c’est dans un contexte de guerre et de conquêtes que les troubadours se retrouvent en arrivant à la cour de Jaime et leur poésie va pour cette raison s’axer sur les thématiques morale et guerrière repoussant la poésie religieuse et lyrique à un second plan[59].

En Castille, un des premiers protecteurs des troubadours est le roi Alphonse VIII. Lui aussi avait pour habitude d’héberger à sa cour de nombreux troubadours dont les compositions servaient notamment à exciter le courage des guerriers avant les combats. Ces productions donnent dès lors à voir à quoi ressemblait la poésie de croisade dans cette partie de l’Europe durant la Reconquista :

« Seigneur, par nos péchés s’accroit la force des Sarrasins; Saladin a pris Jérusalem que nous n’avons pas encore reconquise; aussi le roi de Maroc annonce qu’il va combattre tous les rois chrétiens avec ses Andalous et Arabes, armés contre la foi du Christ… Les soldats qu’il a choisis ont tant d’orgueil qu’ils croient que le monde leur est soumis; les Marocains se mettent en troupes par les prairies et disent entre eux avec orgueil « Francs, faites- nous place à nous est la Provence et le comté de Toulouse, jusqu’au Puy »; jamais plus cruelles vantardises ne furent entendues de la part de ces chiens sauvages sans foi ni loi. Puisque nous sommes de sincères croyants, ne laissons pas nos héritages à ces chiens noirs d’Outremer; conjurons le péril avant qu’il nous atteigne. Nous leur avons jeté en travers Portugais, Galiciens, Castillans, Aragonais, Navarrais qui les ont mis honteusement en fuite »[60].

Passons ensuite à Alphonse X de Castille qui fut aussi un grand protecteur et ami des troubadours du Midi. Il était considéré comme le « roi Savant » par les poètes et par le peuple qui se bousculaient à sa cour. Malgré son intérêt pour les arts, il manquait de sagesse politique et son règne s’est fini sur une série d’infortunes qui poussèrent les poètes à quitter la cour de Castille pour n’y plus revenir. C’est à cette époque que s’est développé en Galice et au Portugal une poésie lyrique issue des troubadours et que l’Espagne ne connaitra jamais.

Il est curieux de constater que malgré un nombre plus important de troubadours sur le territoire espagnol qu’italien, l’influence a été moins importante et moins profonde qu’en Italie. En nous concentrant sur la Castille – la Catalogne n’étant finalement qu’une province de la langue d’oc – on constate que la poésie lyrique n’a pas réussi à prendre racine, ni même en Aragon ou en Navarre. Ainsi, dans ces régions d’Espagne encore en pleine Reconquista, c’est d’avantage la poésie héroïque des romances qui s’est implantée[61].

C’est au Portugal que cette poésie lyrique a pris une place centrale comme en Italie ou dans le Midi de la France. Les premières productions importantes de cette poésie lyrique portugaise remontent à la fin du XIIème siècle, soit l’époque la plus florissante de la poésie provençale. Mais cette date correspond bien à l’apparition de cette poésie, son fleurissement n’aura effectivement lieu que durant les XIII et XIVème siècles. Cette époque correspond aux règnes d’Alphonse X, dont nous avons déjà parlé, et de Denis, roi du Portugal. L’influence de la Provence fut telle qu’on a pris l’habitude d’appeler cette période, « l’époque provençale ».

L’éclat de la poésie lyrique portugaise était tel que le processus d’adoption linguistique, qui poussa l’Italie et la Catalogne à adopter le provençal, eut lieu en Castille qui reprit le galicien aux Portugais pour écrire de la poésie lyrique. Ainsi, c’est bien le galicien qu’emploie Alphonse X de Castille quand il écrit de la poésie lyrique. Il écrivait alors en provençal ses poésies religieuses et adoptait le galicien pour la poésie profane[62].

Si les poèmes d’Alphonse X sont intéressants d’un point de vue sociohistorique avec un réalisme qui offre une vision de ce à quoi ressemblait la vie à la cour, les chansons du roi Denis sont plus intéressantes  en regard du sujet qui nous intéresse. En effet, la plus grande partie de son œuvre appartient à la lyrique courtoise d’inspiration provençale[63].  Par ailleurs, la poésie portugaise est essentiellement une poésie de cour – comme en Provence – et les deux genres principaux  qu’elle développe sont les mêmes que ceux que développent principalement les troubadours du Midi : la chanson d’amour et les chants de médisance, correspondant aux sirventes provençaux[64].

Les autres genres de la poésie provençale sont aussi exploités dans la poésie portugaise mais de manière moins centrale : descorts, aubes, pastourelles, etc. En outre, une particularité portugaise va être de développer plus avant une forme déjà connue des troubadours mais alors peu exploitée : la chanson d’amis dans laquelle une jeune-fille, et non une jeune femme, exprime sa tristesse à être séparée de l’être aimé.

Nous pouvons ainsi constater l’influence formelle de la poésie provençale sur les poètes portugais qui lui reprendront d’ailleurs non seulement la forme mais aussi la métrique.

Cette influence n’a par ailleurs jamais été dissimulée puisque Denis lui-même disait cette phrase : « Je désire à la manière provençale faire maintenant un chant d’amour »[65].

Outre les formes et la métrique, les Portugais ont aussi repris leur lexique aux troubadours, ainsi même sans les indices précédemment évoqués aurions-nous pu reconnaitre l’influence provençale dans les expressions et les termes utilisés par les poètes galiciens : La « dame » est appelée la « maitresse », le poète est le « vassal » de sa dame considérée comme suzeraine comme c’est le cas dans les deux exemples suivant du roi Denis lui-même:

« Je vous vis un jour pour mon malheur, dame, car depuis que je suis devenu votre serviteur, vous me traitez toujours plus mal. »

« Je vous ai toujours servie, dame, et vous fus loyal, je le serai tant que je vivrai. [66]»

On retrouve ainsi des thèmes communs de la poésie du Midi, où un humble poète appelle sa dame à la pitié. L’idée de poète comme objet dont la dame peut user comme elle l’entend, thème provençal par excellence, se retrouve aussi dans l’extrait suivant encore issu des productions du roi Denis :

« Traitez-moi bien ou mal, dame, tout cela est en votre pouvoir; par ma bonne foi je souffrirai le mal; car, pour le bien, je sais parfaitement qu’il ne m’en viendra aucun[67] »

Un dernier élément va permettre de parfaire le rapprochement entre ces deux cultures : le fait que dans les deux cas « aimer en haut lieu » est un honneur. « C’est-à-dire de choisir comme objet de son amour une femme à qui l’on supposait toutes les qualités de l’esprit plutôt que du cœur[68] ». C’est l’idée que défend Denis dans la chanson qui suit :

« Puisque Dieu, dame, vous a toujours fait faire du bien le meilleur et qu’il vous a donné tant de connaissance, je vous dirai une vérité, s’il plaît à Dieu vous étiez faite pour un roi.

Et puisque vous savez toujours comprendre et choisir le meilleur, je veux vous dire une vérité, dame que je sers et que je servirai puisque Dieu vous créa ainsi, vous étiez bonne pour un roi.

Puisque Dieu n’en fit jamais de semblable, et qu’il n’en fera jamais de semblable pour l’intelligence et les belles paroles, si Dieu voulait en disposer ainsi, vous étiez faite pour un roi[69] ».

Après l’observation de ces similitudes, une remarque s’impose toutefois. Bien que l’influence provençale sur la poésie portugaise soit désormais indéniable, il convient toute de même de remarquer que cette dernière avait d’autres sources d’inspirations que la poésie du Midi. Aussi se sont-ils, entre autres, inspirés de la poésie des trouvères du Nord de la France ou encore de thèmes populaires. L’influence provençale consisterait donc en définitive à ceci : « elle aurait contribué à faire de la poésie populaire une poésie courtoise[70] ».

Il est tout à fait curieux d’observer dans cette poésie portugaise une telle influence des troubadours quand on sait, qu’à la différence de l’Espagne ou de l’Italie, on ne possède aucun témoignage de relation personnelle que des troubadours ont pu avoir avec des rois du Portugal, il n’y a, par ailleurs, aucune poésie provençale adressée à un roi du Portugal ou mentionnant un nom portugais et aucun exploit accompli au Portugal n’y est relaté. Aucun document non plus ne nous permet d’affirmer que des subsides aient pu être donnés à des troubadours sur le sol portugais[71].

La manière dont le contact s’est établi entre ces deux cultures est donc encore très floue et difficile à définir.

  • Influence des troubadours sur la poésie des premiers minnesinger d’Allemagne, XII, XIII et XIVe siècles.

Les troubadours français sont entrés en contact avec les poètes allemands de manière moins directe que pour les poètes des pays voisins à la France. Par ailleurs, il n’y avait pas entre eux la proximité linguistique qui unissait la langue d’oc à l’Italie, à l’Espagne ou au Portugal. C’est donc sur des petites aires géographiques ou des routes que la rencontre entre les deux cultures s’est produite. La vallée du Danube fut le théâtre de cette rencontre car elle constituait un lieu de passage nécessaire pour les peuples et pour les croisades en particulier[72].

Une autre route qui fut très importante dans le contexte de l’influence provençale sur la langue allemande est celle qui reliait Venise à Vienne et par laquelle de nombreux poètes sont passés comme ce fut le cas de Pierre Vidal qui fut troubadour partout en Europe (Italie, Hongrie, France, Espagne).

Par ailleurs, de nombreux minnesinger furent au service des Hohenstaufen et ont, par conséquent, longtemps séjourné en Italie qui était elle-même très fortement influencée par la poésie provençale (Cf. Influence des troubadours sur la poésie italienne XII, XIII et XIVème siècles).

Finalement, il faut garder en mémoire les prétentions des empereurs germaniques sur le petit royaume d’Arles : ainsi, en 1179 Frédéric Ier fit un séjour de trois mois en Provence. C’est donc entre 1170 et 1190 que se serait produit le contact entre troubadours et minnesinger.

Aujourd’hui, l’histoire des minnesinger est en général divisée en deux époques distinctes[73] : la première, comprend les poètes de l’école austro-bavaroise, dont l’activité poétique s’est exercée surtout dans la vallée du Danube, en Bavière et en Autriche. Elle constitue la période de la poésie populaire. La seconde période est l’époque de l’école rhénane.

Bien que la théorie fasse débat,  on considère que c’est principalement sur cette deuxième école que s’est exercée l’influence de la poésie française et provençale. La première seule serait indépendante de toute imitation.

Cette dernière affirmation est cependant remise en question par l’auteur de « Origine de la poésie lyrique en France » qui met en évidence des imitations de la poésie lyrique provençale chez les auteurs de la première époque. Ainsi nous pouvons voir que cette poésie dite populaire montre déjà de nombreux signes d’influence de la théorie de l’amour courtois français : servitude du poème pour sa dame, hommage constant du poète pour sa bien-aimée, recherche d’une dame pour sa vertu « aimer en hauts lieux », pouvoir ennoblissant de l’amour vertueux, etc[74].

Aussi, l’auteur de « La poésie des troubadours » nous dit-il :

Que l’on descende aux moindres particularités de forme, on reconnait une communauté de traits accessoires; mais si l’on passe à l’examen du contenu, l’affinité se révèle dans les traits principaux ; et elle est si intime, que dans les annales de la littérature on ne saurait la démontrer telle entre la poésie des deux nations, sans constater par le fait même, l’imitation. Elle est frappante surtout dans la chanson d’amour allemande qui réfléchit trait pour trait la provençale[75].

Ces observations de l’imitation des troubadours et trouvères français par les poètes allemands ont conduit les historiens à distinguer ces derniers en deux groupes, d’une part ceux qui n’avaient pas le talent et l’originalité pour s’élever au-dessus de leurs modèles et d’autre part, ceux qui, malgré l’influence du Midi, ont su conserver leur originalité. Ce qui caractérise ce second groupe est que l’influence de poètes français de langue d’oïl y est partout perceptible.

L’imitation des poètes français se veut donc originale. Nous sommes loin des poètes italiens qui ont complètement embrassé la tradition poétique des provençaux. En effet, les qualités poétiques n’ont jamais manqué à la race allemande et l’influence consiste donc plus en de petits apports. Les Allemands cultiveront donc leur propre conception de l’amour[76].

De cette manière, même si on voit la récupération du modèle de l’amour courtois, c’est bel et bien une version revisitée et nationale qu’ils nous donnent à voir, avec en son sein des caractéristiques proprement germaniques : le personnage (généralement absent de la poésie des troubadours) qui veille sur la conduite vertueuse de la dame, il n’y a pas d’usage d’un pseudonyme pour qualifier la dame et finalement, le poète allemand ne chante pas pour une dame en particulier mais pour les dames en général. Ainsi, la discrétion, une des qualités les plus importantes du poète chez les troubadours, est l’un des éléments de la conception de l’amour courtois que les poètes allemands vont le plus développer[77].

Nous pouvons d’autre part constater une double différenciation entre le modèle provençal et les minnesinger :

En premier lieu, si dans la littérature provençale les considérations théoriques sur la nature de l’amour sont nombreuses et abondantes, elles sont tout à fait anecdotiques et clairsemées chez les auteurs allemands. C’est cette observation qui a mené à qualifier de « littérature d’esprit » la littérature provençale et de « littérature du sentiment » la poésie allemande.

En second lieu, l’éloge du sexe féminin poussé à l’extrême, tant et tant travaillé par les Allemands est passé sous silence par les auteurs provençaux. Quand, comme nous l’avons dit, les Allemands chantaient les dames en général, les troubadours ne faisaient que déprécier le sexe féminin en général, pour exalter la dame particulière, l’incomparable bien-aimée[78].

Voici, pour illustrer nos propos, une chanson du minnesinger Heinrich Von Mohrungen (fin du XIIème siècle) où on retrouve de manière évidente l’influence de la poésie provençale :

« Le rossignol a pour coutume de se taire quand il est amoureux, j’aime mieux l’hirondelle; qu’elle aime ou qu’elle souffre, elle n’abandonne jamais le chant. Depuis que je dois chanter, je puis dire à bon droit : « Hélas! Comme j’ai prié longtemps là-bas, et comme j’ai pleuré auprès de celle où je ne vois aucune pitié. »

Si je cesse mon chant, on dit que le chant me conviendrait mieux; si je me mets à chanter, je dois souffrir deux choses, haine et raillerie. Comment vivre pour celles qui vous empoisonnent avec de belles paroles? Hélas! Cela leur a réussi et j’ai laissé mon chant pour elles; mais je veux chanter comme auparavant.

Comme je regrette le meilleur temps que j’ai passé à leur service, comme je regrette mes beaux jours heureux! Je déplore les nombreuses plaintes que j’ai fait entendre et qui ne lui sont jamais allées au cœur. Hélas! Quel nombre d’années perdues! Je m’en repens en vérité; je ne m’en accuserai plus.

Sourires, bon visage et bon accueil m’ont endormi longtemps- Je n’ai pas eu d’autre bien et qui veut m’accuser d’indiscrétion ment. Hélas! Sa vue seule était ma joie, je n’en ai dit aucun mal, mais je n’en ai eu aucun bien.

Quand un objet est rare, on lui attribue plus de valeur. On fait exception pour l’homme fidèle; celui-là, malheureusement, on l’estime peu. Il est perdu, celui qui aujourd’hui ne sait aimer qu’avec fidélité. Malheureux! À quoi cette fidélité m’a-t-elle servi? Aussi suis-je dans la tristesse; mais je sers toujours quoi qu’il advienne »

Ainsi, comme nous avons tenté de le faire comprendre, l’affinité entre les deux cultures poétiques, provençale et allemande, n’est le fait d’une transmission linéaire comme ce fut le cas avec l’Italie mais plus d’un esprit d’époque et de l’essence même de la poésie amoureuse. Nous ne pensons pas que la poésie allemande ait emprunté ses images ou ses pensées à la littérature provençale mais il est indéniable que certains auteurs allemands étaient au fait de la littérature provençale, « ce dont témoigne certains accessoires de formes, certaines concordances, et même des imitations flagrantes[79].

David Goret

[1] Gidel, Charles-Antoine, Les troubadours et Pétrarque : thèse présentée à la Faculté des lettres de Paris, Cosnier et Lachèse, Angers, 1857, p.69

[2] Anglade Joseph, Les troubadours, leur vie, leurs œuvres, leur influence, deuxième édition, Librairie Armand Colin, Paris, 1919, p. 252

[3] Baret Eugène, Les troubadours et leur influence sur la littérature du midi de l’Europe : avec des extraits et des pièces rares ou inédites, deuxième édition, Didier et Cie, Libraires-éditeurs, Paris, 1866, p. 163

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Gidel, Charles-Antoine, op cit. p. 70

[7] Ibid.

[8] Anglade Joseph, op cit. p. 224

[9] Ibid. p. 227

[10] Ibid. p. 228

[11] Ibid. p. 228-229

[12] Ibid. p. 229

[13] Ibid. p. 233

[14] Baret Eugène, op cit. p. 163

[15] Gidel, Charles-Antoine, op cit. p. 73

[16] Anglade Joseph op cit. p. 235

[17] Ibid. p. 236

[18] Ibid. p. 231

[19] Baret Eugène, op cit. p. 164

[20] Gidel, Charles-Antoine, op cit. p.77

[21] Ibid. p. 76

[22] Baret Eugène, op cit. p. 164

[23] Gidel, Charles-Antoine, op cit. p.78

[24] Ibid. p. 82

[25] Anglade Joseph op cit. p. 241

[26] Ibid.

[27] Baret Eugène, op cit. p. 166

[28] Gidel, Charles-Antoine, op cit. p. 83

[29] Baret Eugène, op cit. p.166

[30] Ibid. p. 167

[31] Ibid. p. 168

[32] Ibid. p. 170

[33] Ibid

[34] Ibid

[35] Ibid p. 170-171

[36] Gidel, Charles-Antoine, op cit. p. 86

[37] Ibid. p.86

[38] Ibid.

[39] Ibid. p.92

[40] Baret Eugène, op cit. p. 177

[41] Ibid. p. 178

[42] Gidel, Charles-Antoine, op cit. p. 101

[43] Baret Eugène, op cit. p. 178

[44] Ibid. p. 180

[45] Gidel, Charles-Antoine, op cit. p. 101

[46] Baret Eugène, op cit. p. 180.

[47] Ibid.

[48] Ibid. p. 181

[49] Ibid. p. 182

[50] Ibid.

[51] Ibid.

[52] Ibid. p. 183

[53] Jeanroy Alfred, Les troubadours en Espagne. In: Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 27, N°107-108, 1915. pp. 142-143.

[54] Ibid. p. 144

[55] Anglade Joseph, op cit. p. 253

[56] Ibid. p. 254

[57] Jeanroy Alfred, op cit. p. 145

[58] Ibid. p. 146

[59] Anglade Joseph, op cit. p. 256

[60] Ibid. p. 256-257

[61] Ibid. p. 259

[62] Ibid.

[63] Ibid. p. 260

[64] Ibid. p. 261

[65] Ibid.

[66] Ibid. p. 262

[67] Ibid.

[68] Ibid. p. 263

[69] Ibid.

[70] Ibid. p. 265

[71] Jeanroy Alfred, op cit. 175

[72] Anglade Joseph, op cit. p. 268

[73] Ibid. p. 266

[74] Ibid.

[75] Diez Frédéric, La poésie des troubadours, traduit et annoté par le Baron  Ferdinand de Roisin, Librairie ancienne et moderne de Vanckere, Lille, 1845, p. 258

[76] Anglade Joseph, op cit. p.269

[77] Ibid.

[78] Diez Frédéric, op cit. p. 258-259

[79] Ibid. p.259

Bibliographie

Anglade Joseph, Les troubadours, leur vie, leurs œuvres, leur influence, deuxième édition, Librairie Armand Colin, Paris, 1919, version numérisée consultée sur gallica.bnf.fr http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k220842g/f1.item, mis en ligne le 15/10/2007.

Baret Eugène, Les troubadours et leur influence sur la littérature du midi de l’Europe : avec des extraits et des pièces rares ou inédites, deuxième édition, Didier et Cie, Libraires-éditeurs, Paris, 1866, version numérisée consultée sur gallica.bnf.fr, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9609689w/f9.item.r=le%20rayonnement%20des%20troubadours, mis en ligne le 14/09/2015.

Gidel Charles-Antoine, Les troubadours et Pétrarque : thèse présentée à la Faculté des lettres de Paris, Cosnier et Lachèse, Angers, 1857, version numérisée consultée sur gallica.bnf.fr, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55434241/f5.image, mis en ligne le 18/05/2009.

Jeanroy Alfred, Les troubadours en Espagne. In: Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, Tome 27, N°107-108, 1915. pp. 141-175. Version numérisée consultée sur Persée.fr http://www.persee.fr/doc/anami_0003-4398_1915_num_27_107_8029

Diez Frédéric, La poésie des troubadours, traduit et annoté par le Baron  Ferdinand de Roisin, Librairie ancienne et moderne de Vanckere, Lille, 1845, Version numérisée consultée sur Archive.org, https://archive.org/details/bub_gb_pO6hZGd16n8C

 

1 pensée sur “L’influence des troubadours sur les pays du sud de l’Europe, et particulièrement en Italie du Nord aux XIIème, XIIIème et XIVème siècles”

  1. Tibi congratulor, Domine optime, de rebus tam pulchris quas de Poetis nostris hîc dicere dignatus es, etsi certe praetuli Te sermone patrio communique Europaeo locutum esse. Pro persuaso enim habeo linguam nostram Latinam vivam potissimum temporibus hodiernis utilem esse in quibus, proh dolor! homines ignari superant.
    Vale!

    Pr Stéphane Feye
    Schola Nova (non soumise au décret inscriptions) – Humanités Gréco-Latines et Artistiques
    http://www.scholanova.be
    http://www.concertschola.be
    http://www.liberte-scolaire.com/…/schola-nova
    http://online.wsj.com/news/articles/SB10001424052702303755504579207862529717146

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